Lettre du Cardinal Danneels aux Petits Frères de l'Évangile

Daneel

Malines, le 5 janvier 1986.

- En la fête de l'Épiphanie -

Chers Petits Frères de l'Évangile,

Vous exprimez dans vos Constitutions les lignes de force de votre vocation, dans le sillage du Frère Charles de Jésus. Le fruit est arrivé aujourd'hui à maturité : la fidélité au charisme qui est le vôtre dans l'Église vous a permis, au bout de ces quelques décades, de décrire et de préciser les grands axes de votre engagement. Et c'est une grande joie spirituelle de lire ces pages écrites avec amour, lucidité et dynamisme.

Ce qui frappe aussitôt c'est l'inspiration que vous trouvé dans la Parole de Dieu : plus de cent cinquante allusions ou paraphrases de textes bibliques émaillent votre texte. Rien que cela fait de vos Constitutions comme une charte vivante de la vie selon l'Évangile, que tout chrétien pourrait méditer et dont il pourrait se nourrir et s'inspirer pour son existence quotidienne. Un Évangile vécu, réaliste, concret, exprimé dans la clarté, la vérité et la sincérité.

Cet appel à vivre l'Évangile dans son engagement radical, sur les pas du Frère Charles, privilégie l'imitation de Jésus dans son mystère de Nazareth.

Vous tracez pour vos frères d'abord un chemin de contemplation et de prière à vivre au cœur même du monde. La vraie prière est enracinée dans la longue tradition de l'Église et se nourrit continuellement de la Parole de Dieu. Vous en décrivez toutes les facettes et les lois de croissance, fruit d'un long cheminement par l'Esprit. Prière silencieuse d'adoration et de louange, prière d'intercession en solidarité avec les hommes, partagée avec la communauté locale, devenant prière incessante. Temps de désert, de retraite et de solitude alternant avec des temps de rencontre des frères. Place central  et toute privilégiée réservée à l'Eucharistie et à l'adoration du Pain eucharistique. Prière nourrissante en vue du combat pour l'Évangile.

Un deuxième chemin est celui de la vie commune, expression de votre amour fraternel, enracinée dans la vie même de la Sainte Trinité et s'articulant dans un projet mûri avec vos frères. La fraternité est un lieu de rencontre et de réconciliation, un appel à la solidarité et à l'amour entre les hommes. Vous trouvez ainsi votre place dans votre Église locale, en communion avec votre Évêque diocésain.

Un troisième axe est un "chemin de compassion, de tendresse et d'humilité". Vous êtes appelés à partager l'existence des pauvre  et à communier à leur vie dans l'esprit des Béatitudes. Vous voulez participer ainsi à la "libération de l'homme tout entier", en serviteurs de l'Évangile. Vous voulez cheminer humblement avec les gens comme artisans de paix et de justice.

Votre consécration se trouve enracinée dans votre vie baptismale et s'épanouit dans vos engagements à "vivre pauvres comme Jésus pauvre et travailleur à Nazareth" ; à vivre chastes dans le célibat, "conscients de votre fragilité  réalistes et vrais", chemin qui vous aide à développer le don de vous-même jusqu'au bout, dans un amour ouvert à tous ; à vivre dans l'obéissance qui n'est autre que dépassement de l'individualisme, entrée dans la vraie liberté et dans "la disposition de cœur et la communion entre les frères", contestation aussi du "péché de notre société, l'instinct de domination", mort à nous-mêmes qui est rencontre avec le Christ.

Pauvreté, chasteté et obéissance vous rendent libres et solidaires de vos frères les hommes.

Vous décrivez avec finesse ce cheminement souvent difficile et toujours délicat, dans le respect de la croissance de chacun.

L' Évangile vécu ainsi par vous se présente comme une contestation du monde présent et une espérance d'un monde meilleur qui un jour sera réalisé en Dieu.

Ce que vous exprimez ainsi si bien dans votre règle de vie provoque notre action de grâces et notre joie profonde.

Après avoir consulté les Évêques qui ont une de vos fraternités établie dans leur diocèse, c'est de grand cœur que j'approuve vos Constitutions, en demandant au Seigneur qu'il vous accompagne sur votre chemin d'Évangile au cœur de notre Église, dans le sillage de votre Frère Charles, le Petit Frère universel.

Veuillez agréer, chers Petits Frères de l'Évangile, l'assurance de mes prières et mes meilleurs vœux pour une année, bénie par le Seigneur.