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Témoignage:

le 29 avril 2010 

Yves Amiotte-Petit


    Je suis rentré hier de Sardaigne. Vous saviez tous que Gérard devait être opéré pour une implantation de prothèse au genou. Cette opération avait déjà été reportée une première fois, puis une seconde fois à cause d'une infection aux yeux. Je pensais lui faire une visite, mais il m'avait demandé d'attendre pour venir après l'opération.
Puis le vendredi 16 avril, j'ai été avisé par des amis que Gérard avait été de nouveau hospitalisé, non plus en vue de l'opération au genou mais à cause d'une situation sanitaire qui se dégradait. J'ai compris que je devais partir de suite, sans attendre plus, même si on était en pleine "émergence" aérienne à cause du nuage de cendre du volcan de l'Islande!
    Le dimanche 18, je suis parti pour Roma-Fiumicino à la recherche d'un avion qui pouvait me porter en Sardaigne. J'ai eu la chance de trouver une place disponible en fin de matinée, et à 16:00h, je pouvais entrer dans la chambre de Gérard, à l'hôpital Santa Barbara d'Iglesias. 
 
    J'ai trouvé Gérard sur le lit : les yeux fermés, une respiration difficile (même avec l'oxygène) rythmée par des bruits de sonneries et autres bip-bip, les bras pleins de cathéters et autres tubes, avec le médecin et les infirmières autour de lui. En deux jours, la situation avait beaucoup empirée et Gérard avait dû être mis en soins intensifs.
    Ce qu'on ressent est difficile à exprimer ! J'ai comme senti un mouvement intérieur qui conduit à l'essentiel, à un moment de vérité dans la relation avec mon frère !
    Je me suis alors approché de Gérard, je lui ai pris la main, l'ai salué très fort, car il avait l'oreille dur et était sans appareil acoustique ; il a entr'ouvert les yeux un instant ; je lui ai demandé de me serrer la main s'il m'entendait, me reconnaissait, ce qu'il a fait. Je lui ai dit alors qu'il s'approchait d'une nouvelle étape de sa vie, qu'il allait bientôt voir ce Jésus qu'il avait cherché et servi toute sa vie, qu'il allait faire le « passage », qu'on était avec lui pour le soutenir, qu'on restait proche, qu'il devait garder confiance en Celui qui est la Vie, qui est la Miséricorde, mais que c'était à lui de vivre ce précieux moment, même si mystérieux ! Ce fut pour moi un moment très fort de communion avec Gérard et je sentais sa main qui serrait la mienne. On a prié ensemble avec les amis et terminé avec la prière d'abandon. Gérard m'a lâché la main.
Tous les présents, et ils étaient nombreux, ont voulu lui parler, le 'saluer'. Beaucoup d'émotions, d'évocations, d'expressions d'amitié, de désirs aussi furent exprimés ! Il y a une intensité des gestes, des regards, qui est propre je crois à ces moments forts, parce que liés à la vie d'amitié qui s'exprime dans une caresse, un baiser, un soupir, une larme, une goutte d'eau sur les lèvres sèches, une serviette humide pour rafraîchir... un simple regard d'affection, un silence !
    On devinait que Gérard entrait progressivement dans un coma, 'métabolique' m'a dit ensuite le médecin. Le lundi matin je suis revenu assez tôt, puis à midi et le soir. Des amis m'avaient laissé leur voiture, ce qui me facilitait beaucoup les déplacements. Gérard ne réagissait plus aux stimulations, la respiration lui était difficile et irrégulière. Beaucoup de gens sont venus le voir encore ; on a prié un petit moment tous ensemble dans sa chambre, puis chacun est reparti. Moi, j'ai demandé à rester encore, et ce me fut accordé. J'étais seul accoudé à la barrière du lit, regardant, observant un possible signe pour tenter de communiquer. Des tas d'images me sont revenues en mémoire, des refrains de Taizé !

Tout à coup, Gérard a toussé fort deux fois, et ce fut le silence !

    Nous étions le lundi 19 avril vers 21h, Gérard venait de faire le « passage » vers le Royaume du Père.

       Sa famille a été prévenue de suite, ainsi que vous tous et les amis et connaissances ; la nouvelle a fait le tour de la Sardaigne très rapidement. Le corps de Gérard a été transféré le mercredi matin dans la chapelle de la nouvelle église de Bindua, qui est une réplique de celle de la fraternité avec les mêmes choses : autel, tabernacle, crucifix, chemin de croix, que les gens ont gardé précieusement pendant des années. On a disposé deux lampes à acétylène de mineur devant le cercueil et un casque pour évoquer le travail dans la mine, toutes ces années de partage de la vie des hommes et des femmes de cette terre d'Iglesias ; on a mis seulement des fleurs des jardins ou des champs et le cierge pascal. Une foule nombreuse d'amis, de connaissances, de personnes humbles sont venues 'faire compagnie' et prier un moment, souvent en silence ; tous tenaient à exprimer quelque chose de leur relation avec Gérard.
    Alors m'est venu l'idée d'une veillée autour de Gérard ; ce que nous avons fait le mercredi soir. Une première partie plus de prière et méditation à partir des textes de l'évangile de ce temps de pâques : le pain de vie, la résurrection, la vie ; nous avons relu le chapitre 6 de Saint Jean… "La volonté de Celui qui m'a envoyé est que je ne perde aucun de ceux qu'Il m'a donné mais que je les ressuscite au dernier jour... Qui voit le Fils et croit en Lui, a la vie éternelle..." L'église était pleine !
     Puis dans un second moment plus familial et libre, chacun de ceux qui était présent pouvait partager aux autres quelques chose de son vécu avec Gérard : une parole, une histoire drôle, un événement, etc. et terminait par une petite prière et faisait le geste de déposer un grain d'encens sur des charbons ardents : signes de l'amour qui purifie, qui donne gratuitement et parfume.
     Ce fut certainement un des moments les plus intenses de ces jours, qui m'a fait découvrir et mesurer toute la diversité des relations de Gérard, ses amitiés, la force de sa présence et du témoignage de vie, qui m'a rappelé sa ténacité à défendre la justice, le respect de la personne, en particulier des plus démunis.
    Gérard revenant en Sardaigne après ses 22 ans au Brésil, avait voulu signifier, exprimer la fidélité de la Fraternité à une histoire avec une population, celle des mineurs pour qui il avait consacré sa vie quand il a prononcé ses vœux perpétuels*.
Et les gens de Bindua et amis sardes avaient su lui témoigner reconnaissance et amitié, soutien et accueil pendant ces dernières années.
     On sent et on voit combien cette population a été imprégnée des valeurs de la Fraternité, de la spiritualité qui est la nôtre, et ils en sont reconnaissants, disant qu'ils ont trouvé sens pour leur vie et force pour leur engagement de vie chrétienne.
     Le jeudi soir sont arrivés de France son frère et sa belle-sœur, ainsi que José Luis de Bruxelles et Tommaso de Padenghe.
    Le vendredi matin (le 23 avril), l'Eucharistie d'action de grâce a été célébrée pour la vie de Gérard. Il y avait beaucoup de prêtres et une foule nombreuse, et c'est l'évêque d'Iglesias qui présidait, lui qui aimait beaucoup Gérard.

Gérard est enterré au cimetière d'Iglesias.

Merci Gérard pour ce que tu as été pour la Fraternité ; merci pour ce que tu as vécu en terre sarde et en terre brésilienne ; merci de la semaine vécue ensemble en septembre dernier pour notre réunion de région ; merci pour tous ces amis nouveaux que tu nous laisses !...


* Plus particulièrement pour les gens de Bindua et pour les mineurs du monde entier : Vœux perpétuels prononcés le 15 septembre 1964.