Gare du midi
Centre
Il y a beaucoup de “sans-abris”
dans les rues de Bruxelles


L'engagement de Georges








Février 2026


Georges    Il y a beaucoup de “sans-abris” dans les rues de Bruxelles : en 2025 on estimait qu’ils étaient plus de 10 000… Leur nombre aurait presque quadruplé au cours des dix dernières années. Depuis le dénombrement de 2022, il aurait augmenté de 25 %. Parmi ces ‘sans-chez-soi’, un quart aurait la nationalité belge, un quart une nationalité de l’Union européenne et la moitié une nationalité extra-européenne… En 1995, il y avait 11 % de femmes dans cette situation, aujourd’hui elles seraient 23 %. On en voit pourtant peu dans la rue : elles s’invisibilisent, se faisant les plus discrètes possible en essayant de ne pas retenir l’attention. Celles que l’on rencontre en rue sont souvent en couple, elles ont besoin d’un protecteur. Elles devraient avoir un accès prioritaire à des centres, mais ceux-ci sont surchargés.


Ces “sans-abris” sont des Belges ou des étrangers résidents en Belgique : ils ont des papiers, sont tombés à la rue à cause de problèmes familiaux, de perte d’emplois, de perte de logement, etc. D’autres sont originaires de pays de l’Europe de l’Est (Roumanie, Bulgarie, Pologne, etc.) et sont venus quelquefois avec toute leur famille : ils sont citoyens européens, mais n’ont pas le statut de résident. Ils sont souvent sujets à l’alcoolisme, l’alcool est la drogue la plus répandue dans la rue : on trouve sur le marché de la bière importée pas chère et très forte… Il y a aussi des ressortissants d’autres pays (France, Allemagne, Italie, etc.), mais en plus petit nombre… La plus grande proportion de sans-abris se compose de migrants, ils viennent de l’extérieur de la Communauté européenne, de pays où ils ne se sentent pas en sécurité (guerre, ségrégation, racisme, etc.), ils sont à la recherche d’un avenir meilleur. Assez peu sont avec leur famille… Beaucoup sont des jeunes hommes, quelquefois très jeunes. Quelques-uns ont déposé un dossier de demande d’asile pour un statut de réfugiés. Normalement suivant le droit européen ces derniers devraient être hébergés par l’administration : les centres d’accueil étant saturés, l’agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile, “Fedasil”, ne peut pas prendre en charge leur logement : ils sont à la rue. Ils parlent souvent mal français ou flamand, ou ne les parlent pas.


Femmes dans la rue

Ces jeunes migrants représentent un véritable gâchis humain. Ils arrivent avec l’espoir d’une vie meilleure que chez eux. La plupart, n’étant pas éligibles au statut de réfugiés suivant les critères fixés par l’administration, ont peu d’espoir d’avoir un jour des papiers de régularisation : beaucoup ne les demandent même pas, car ils savent qu’ils ne rentrent pas dans les « cases » prévues… Certains sont mineurs… La consommation de drogues fait des ravages dans ce public, la cocaïne surtout (sous forme de crack) mais bien d’autres substances (héroïne, protoxyde d’azote, etc.) : après des mois dans la rue, ils deviennent difficilement réadaptables à une vie plus normale. C’est une véritable bombe pour le futur : ils sont dans des conditions telles que c’est du terreau pour la délinquance.


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Je suis en contact avec ce monde des sans-abris à travers un engagement dans deux associations : dans l’une, je participe au service des douches une fois par semaine ; dans l’autre, je participe à deux ou trois maraudes par semaine.


les Marudes

“Marauder”, c’est aller deux par deux ou quelquefois trois à la rencontre des sans-abris dans la rue : dire bonjour, écouter, avec un regard et une attitude de fraternité, de respect, d’accueil… Une proposition de café ou thé permet une approche facile… À chaque personne, un petit mot. Des mots souvent un peu convenus, mais le but est d’apporter un peu d’humanité, de créer du lien à partir duquel pourra naître une certaine confiance. Les gens de la rue se sentent (sont) à l’écart de la société et apprécient qu’on les considère comme des humains, qu’ils puissent être rencontrés, qu’on puisse bavarder avec eux… Ils ont soif d’attention, d’une parole, d’un sourire. La meilleure chose qu’on puisse leur apporter est de proposer la rencontre dans une attitude de normalité : les considérer comme des hommes et des femmes normaux alors que la plupart du temps ils sont stigmatisés, déconsidérés et pointés du doigt…



Dans un second temps, il faut essayer de répondre à certains de leurs besoins :

– besoin de produits de base (hygiène, vêtements, couvertures, sacs de couchage, etc.) ; cela fait partie du service qu’on peut offrir. Certains produits, nous les avons dans nos sacs à dos (mouchoirs, dentifrices, savons, serviettes hygiéniques, quelques vêtements…). D’autres, nous les leur apportons après la maraude, suivant ce que nous avons en stockage…Dormir

– Besoin de renseignements : où trouver à manger ? Où laver son linge ? Où prendre une douche ? Où se soigner ? Ceci surtout pour les nouveaux arrivés sur Bruxelles. À Bruxelles, il n’y a pas beaucoup de problèmes pour trouver à manger. Il y a tellement de lieux, d’associations ou d’églises qui donnent à manger gratuitement ou pour un euro symbolique. Mais, naturellement, il faut savoir où ça se trouve et beaucoup marcher d’ici à là-bas… Le gros problème dans la rue est surtout l’insécurité et où dormir…

– Orientation vers des organismes spécialisés ou administratifs qui pourront peut-être les prendre en charge d’une manière spécifique et s’occuper de leur situation : souvent notre rôle, pour les besoins que nous rencontrons, est d’alerter ces services qui, eux, ont certains moyens d’action. Cette collaboration est vraiment essentielle.

Une boisson
    Un peu de café, un paquet de mouchoirs, des biscuits, cinq ou dix minutes passées à bavarder, ce n’est pas grand-chose… mais quelque chose se passe. En tournant dans les rues, on n’a pas la prétention de
“sauver” les gens rencontrés. En apportant un peu d’humanité il s’agit d’aider ces gens à moins s’enfoncer dans la désespérance, le laisser-aller, le baisser-les-bras. Il y en a qui, par ce simple contact assez régulier avec des associations comme la nôtre, se maintiennent à flot et reprennent espoir et enclenche une volonté de s’en sortir… Nous sommes témoins de cela, mais que cette route est longue et difficile !



On se revoit souvent ; peu à peu le contact est plus simple, plus normal, plus amical… On se connaît par son nom. On s’appelle par son prénom, « Qu’est-ce que tu deviens ? Cela fait longtemps que l’on ne s’est pas vu !» : question qui souvent surgit des deux côtés, du mien et du leur. Cela arrive de plus en plus que l’on se croise en dehors des maraudes, on se salue et on échange quelques mots.


J’aime beaucoup faire ces maraudes. Nos circuits de maraudes sont toujours dans les mêmes secteurs de la ville. Comme j’en fais au moins deux par semaine, je commence à connaître un certain nombre de gens de la rue, certains par leur nom. Et eux me connaissent… Il y a aussi toute l’interaction entre nous, partenaires de maraude. En marchant trois heures ou plus, de ci-de-là, on a le temps de parler et d’échanger. On se retrouve souvent les mêmes en binôme : petit à petit des liens se créent et se renforcent.


En famille    À Bruxelles, il y a très peu de centres où les gens de la rue peuvent prendre une douche et laver leur linge presque gratuitement. Un jour par semaine, je travaille, non loin de la fraternité, dans un centre de jours qui, en plus d’autres services, s’est équipé pour permettre à des “sans-chez-soi” de faire leur toilette. J’ai commencé à travailler là presque aussitôt mon retour de Tanzanie en 2021 pour le service des douches et pour les maraudes que ce centre organisait alors. Fin 2022, quand cette association a délaissé les maraudes, j’ai continué cette activité avec une autre avec laquelle j’étais en lien, mais je suis resté au service des douches chaque jeudi. Quand on parle du service des douches, cela inclut, dans le même endroit, celui du lavage du linge et du vestiaire où chacun peut trouver des vêtements. Le travail est assez fatigant : il faut courir de gauche à droite, être accueillant pour tous et en même temps être vigilant : l’atmosphère est chaude au propre et au figuré. Toute une partie du public est toujours la même : petit à petit on se connaît, on s’échange quelques paroles, quelquefois un peu plus et on se retrouve souvent dans la rue.


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petit chez soi

À chaque fois, ce contact avec des “sans-chez-soi” me provoque, me questionne et suscite en moi réactions et sentiments divers… C’est souvent de la compassion devant tant de personnes en situation inhumaine et affectées physiquement et psychologiquement : passer des années dans la rue marque les corps et les esprits… Ce peut être du dégoût devant des spectacles désolants… Quelquefois il peut y avoir une certaine appréhension et même peur en abordant certains, il faut souligner que, la plupart du temps, ça se révèle infondé : le monde de la rue fait peur, donne mauvaise conscience ou renvoie à notre impuissance. Pourtant les contacts en général se passent bien et sont souvent chaleureux, surtout chez les plus jeunes ! Rares sont les fois où il y a rejet, violence ou mauvaises paroles (mais cela arrive) : si ça arrive, c’est alors souvent sous l’effet de l’alcool ou d’une situation de manque (de drogue)… Les gens dans la rue sont beaucoup en manque de contacts, en manque d’humanité, de rapports normaux… Il y a quelquefois en moi une certaine incompréhension devant la déchéance de certains : comment est-ce qu’on peut en arriver là ?… Il y a aussi de la frustration : on se sent impuissant et complètement démuni devant toutes ces personnes empêtrées dans des situations difficiles et inhumaines… Il est aussi facile de tomber dans un certain fatalisme, beaucoup de situations paraissent tellement sans issues…


La colère, souvent, n’est pas loin contre une société dont je suis partie prenante, qui engendre et tolère ce genre de situation. Quelle est cette société qui se complaît de plus en plus dans un système de répression et d’invisibilisation, qui ne résout rien ? Quel gâchis humain ces jeunes migrants dont la situation paraît sans issue ! Ils sont pris, pour la plupart, dans un cercle vicieux : impossibilité de se voir régularisés, d’espérer obtenir des papiers, donc de pouvoir travailler et ainsi de s’insérer dans la société… Ils tombent vite dans la drogue… Comme il faut de l’argent pour l’acheter, on le prend où on peut le trouver : mendicité, trafic en tous genres ou vol…


Un appartement

C’est dur d’affronter le monde de la rue. C’est un condensé de misères, de souffrances, de déchéances, d’injustices… L’on voudrait les aider plus et les sortir de là : on se sent vite impuissant. On revient des maraudes toujours un peu frustrés d’avoir été témoin, sans pouvoir faire grand-chose, mais, pourtant avec une petite lueur de foi et d’espérance que de la rencontre, du café offert, des quelques paroles adressées et reçues, de l’écoute, des sourires ou des poignées de mains, de toutes ces petites choses humbles, quelque chose peut germer…


Je suis étonné par la résilience de beaucoup, par la force d’âme de certains et par leur accueil en général. Je suis particulièrement surpris du contact avec les consommateurs de drogues, qui se passe bien en général. Ce sont surtout des jeunes. Bien sûr, il faut qu’ils soient en mesure d’accepter une rencontre, car en manque ou sous l’effet du crack ils ne sont pas toujours en état. Mais s’ils sentent en face d’eux un certain respect, ils sont ouverts à la rencontre…


Je suis aussi émerveillé devant la foi de certains, pour la plupart, musulmans… Ali, qui prie dans un coin du centre de jour quand il vient aux douches ; Mohamed, perdu dans son monde, qui égrène son chapelet quand on le rencontre sur son matelas dans la rue ; Casimir qui sort une petite croix de sa poche « Lui, il ne me laissera pas tomber »…


La question de la famille revient souvent dans les échanges… Les visages s’obscurcissent. Il y a le mal du pays : l’éloignement des parents, des enfants ou des femmes laissés “au pays”, un proche malade ou mort là-bas… Il y a ceux qui sont ‘tombés’ à la rue suite à une séparation ou un divorce qui s’est mal passé… Certains ont été rejetés et abandonnés par leur famille à cause de leur comportement : ils reconnaissent souvent leurs torts… Le plus dur est quand le lien avec les enfants n’est pas ou plus possible : contact coupé, éloignement, décision de justice, honte réciproque, antécédents traumatisants, etc.

Ou au contraire des visages s’éclairent : de bonnes nouvelles de la famille, une naissance “au pays”, une personne du même village rencontrée dans la rue (un frère !), une réconciliation qu’on n’attendait plus, un “papier” qu’on n’espérait plus, etc.


Sous la tente


    Ça me frappe que la plupart des gens que nous rencontrons dans la rue nous remercient, un peu pour le café et la petite aide apportée bien sûr, mais surtout pour les quelques minutes passées à discuter avec eux… Il arrive que des consommateurs (de drogue), quand on les trouve en action, commencent par s’excuser de les trouver dans cette situation, mais nous remercie d’accepter de parler avec eux : « D’habitude on nous rejette et nous méprise »… Ça prend du temps pour créer des liens, pour s’apprivoiser : petit à petit, c’est ce qui se passe depuis quatre ans que je circule dans les mêmes rues de trois quartiers de la ville. Certains de ceux que nous rencontrons sont des habitués, des “permanents”, qui peuvent quand même disparaître du jour au lendemain : contrôle de la sécurité, “nettoyage” de la zone, dispute pour des places, opération de police, désir de changement, mort, etc. C’est frustrant de perdre la trace de quelqu’un, du jour au lendemain.


Porte de Namur

Le monde de la rue est celui de l’insécurité : où dormir ? Où manger ? Quoi faire ? Trouver de l’argent ? À qui se fier ? Toujours se méfier… de la police, du voisinage, des compagnons, des voleurs, etc. En même temps, au milieu de tout cela il y a souvent beaucoup d’entraide. Par nécessité sûrement car, en groupe, on résiste mieux à ce qui peut arriver. Mais pas seulement… J’en suis souvent témoin. Quelqu’un nous demande « Avez-vous des fruits ? » « Malheureusement nous n’en avons pas, nous avons seulement des gaufres et du café ». Un autre, assis non loin, entend la conversation: « Tiens, prends ceux-là, on vient de me donner quatre bananes, on partage »… « Tenez, on vient de me donner un sandwich, je n’ai pas faim, donnez-le à qui en aura besoin », « Garde-le, dans un moment tu auras faim ! », « Pas de problème ; plus tard je me débrouillerai, maintenant je n’ai pas faim, mais maintenant un autre a peut-être faim ». Ce genre d’entraide est fréquent, naturellement dans les groupes constitués, mais aussi entre gens de la rue qui ne se connaissent pas forcément. Souvent quand on donne des vêtements (t-shirt, boxer, chemise ou pull, etc.) et qu’il n’en reste qu’un exemplaire. « Prends, toi tu en as plus besoin que moi ». Ce n’est pas rare que des gens de la rue nous donnent des biscuits, une bouteille de coca, un fruit, un sandwich, etc. qu’ils ont reçus en « faisant la manche », pour que nous en fassions profiter d’autres… Ceci n’efface pas que le monde de la rue est dur et violent : on se vole beaucoup entre “gens de la rue” ; malheur à toi si tu laisses la nuit tes chaussures en dehors de ta couverture ou de ton sac de couchage, elles vont disparaître. Tu n’as aucune sécurité, tu te méfies même des “copains”, tu ne peux compter que sur toi…


* * *

Sous la neige

Il y a quelquefois des petits miracles et des petits éclairs de lumières dans tout ce noir… Il y a quatre ans, j’ai connu Jacques dans un renfoncement du Parlement européen (j’en ai parlé dans un diaire écrit en décembre 2022). Il avait 55 ans, il en paraissait quarante de plus, et avait un tempérament de cochon : un jour il pouvait recevoir chaleureusement notre équipe de maraudes et, le lendemain, à peine approchés de lui, nous accueillir avec des menaces, des injures, des gros mots qui résonnaient sur l’esplanade du Parlement, faisant tourner la tête des touristes. Il buvait beaucoup : il lui fallait, en plus de bières, sa bouteille de whisky chaque jour : ce qu’il recevait de l’aide sociale en tant que belge finissait là. Il était handicapé. Il était hirsute, d’une saleté répugnante. Avec lui il n’y avait pas beaucoup de discussions… Je l’ai visité en maraudes pendant deux hivers. À chaque visite, on se demandait si on le retrouverait vivant la prochaine fois. Un jour il a disparu… On pensait qu’il était mort de froid, une nuit ; l’on n’a pas réussi à avoir d’informations sur ce qu’il était devenu… Longtemps après, l’association où je suis bénévole a reçu un coup de téléphone. Une assistante sociale avertissait qu’un certain Jacques qui était à la rue près du Parlement européen voulait reprendre contact avec l’association qui le visitait autrefois ; il était dans une structure d’accueil. Comme j’étais un des habitués de ce secteur de maraude, on m’a demandé de le visiter… C’est bien lui que j’ai trouvé, méconnaissable, bien rasé, le teint frais et le verbe relativement posé : c’est à peine si j’ai reconnu la même personne… Cette nuit-là, ivre, il était en train de mourir de froid, il a été ramassé à temps par la police et des services sociaux l’ont pris en charge en urgence. Sa condition d’handicapé-moteur a sans doute joué pour que le “CPAS” (Centre Public d’Action Sociale) lui trouve ensuite une chambre dans un home… Je me demande toujours ce qui lui est arrivé et comment on l’a pris en charge. Mais devant moi, il y avait un autre homme, sobre : il avait laissé tomber l’alcool. Je ne sais comme cela a pu être possible… Je le visite régulièrement ; il a toujours son tempérament bougon et imprévisible, c’est un “ours” qui ne sort jamais de sa chambre. Mais on peut discuter un peu et échanger… Peu de sujets de conversation : la musique des années 1980, les jeux vidéo et les ordinateurs… Dans une autre vie, il devait avoir des liens avec ces choses… Mais, de temps en temps, de ma part ou de sa part, quelques mots plus personnels ou confidentiels se glissent au milieu de l’échange


Rencontrer
    Je me souviens d’une conversation avec un petit groupe de consommateurs : deux garçons et deux jeunes filles… Ces dernières étaient les plus prolixes en paroles : elles nous ont manifesté leur étonnement qu’on vienne les saluer dans leur “cache” d’un parking et qu’on parle naturellement avec eux au milieu de leur “matériel” de drogue… « On ne nous considère pas comme des humains, parce qu’on se drogue… Je sais que c’est mauvais, mais je ne peux pas m’arrêter » « Pourquoi est-ce que vous, vous nous regardez comme des êtres normaux ?  Souvent c’est le contraire, on nous regarde comme des animaux ». Zoé, africaine, ajoutait « J’ai deux handicaps aux yeux des gens, ce qui fait que j’ai du mal avec la société : je suis une droguée et je suis noire »… Point de départ d’un partage sur ce qu’ils vivaient et de questions sur nous, etc. À la fin de ce quart d’heure de rencontre, le “merci” qui sortait de leurs bouches, les poignées de main, les « au revoir » étaient plus que des mots. On se revoyait régulièrement, jusqu’au jour où ils ont été chassés du parking. Où sont-ils maintenant ?

Les Africains

Dans les locaux du centre de jour où j’aide au service des douches, chaque lundi un syndicat des gens de la rue (le syndicat des Immenses : « Individu dans une Merde Matérielle Énorme mais Non Sans Exigences »), se réunit : ils sont une vingtaine de “sans-chez-soi” avec deux accompagnateurs de l’association. Ils discutent de tout ce qui a rapport aux gens de la rue. Comme tout syndicat, ils essayent d’agir pour conscientiser les ‘gens de la rue’ à leurs droits, pour informer les services publics, faire des propositions, faire pression, manifester, etc.


Ali est Algérien : il s’est construit une belle cabane avec des palettes de chargement dans un terrain vague, en contrebas de la voie ferrée, près de la Gare du Midi. Il est fier de nous inviter à l’intérieur et de nous la faire visiter. Tout y est, à partir de récupération : un poêle à bois pour faire la cuisine et se chauffer, un évier (pas d’eau courante !), un micro-onde (pas d’électricité !), un placard, une pendule… La façade de sa “maison” est décorée de fleurs et d’objets retrouvés ici ou là. Ali ramasse de la ferraille qu’il trouve sur les trottoirs et la revend.


Barraque d'Ali

Constantin a 75 ans. Il est d’origine roumaine et a vécu très longtemps aux États-Unis dont il est devenu citoyen : il a dû fuir ce pays, il y a quelques années, pour ne pas avoir à payer les conséquences d’actes illégaux. Il s’est retrouvé à Bruxelles sans parler ni français ni flamand, mais roumain et anglais. Il est installé dans un renfoncement de l’esplanade du Parlement européen depuis cinq ans. Il ne fait pas de bruit, ne boit pas, ne se drogue pas. C’est sans doute pour cela qu’on le tolère, bien qu’il campe à la vue de tous les touristes. Il passe son temps à lire des livres anglais que les employés du Parlement lui donnent ou qu’il se procure dans “les boites à livres”. Pas de papiers. Pas de permis de résidence. Quel avenir pour lui ? Il attend simplement de partir. « Je n’ai pas d’espoir de m’en sortir. Comment est-ce que je pourrais m’en sortir ? Il n’y a pas de solutions. Un jour vous allez me retrouver sans vie et ce sera fini ». Pourtant, il est toujours de bonne humeur. Il se dit heureux de vivre, vivant au jour le jour. Demain, on verra !


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Anna et son copain sont jeunes, ils se sont construit une cabane à deux pas de la gare du Midi. Ils ont trouvé un coin bien caché dans les fourrés d’un terrain vague : je n’aurais pas repéré leur cabane si Anna, rencontrée au centre de jour, ne me l’avait indiquée. Elle est d’origine belge, lui est d’origine de l’Afrique du Nord et sans papiers. Ils se sont construit un petit espace bien organisé. À intervalles presque réguliers, on trouve Anna en larmes et en colère contre son copain qu’elle voue aux gémonies parce qu’il l’a battue ; elle le quitte pendant quelques jours ou quelques semaines et, ensuite, on les retrouve ensemble. Il se drogue, elle boit beaucoup. Il y a quelques mois, elle a été ramassée inanimée dans la rue et amenée à l’hôpital où elle est restée quelques semaines. Au retour, elle a décidé de ne plus boire : ça a duré un mois, elle était bien et devenait jolie. Après un mois, je l’ai revue un jour, une cannette à la main : « Ne t’en fais pas, maintenant je gère ». Elle n’a pas géré longtemps !

Amis de la rue


Maroua est toujours assise dans un des halls de la gare, toujours à la même place. Elle est d’origine africaine, ne parle pas le français, mais très bien le néerlandais et l’anglais. D’où vient-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Pas facile de savoir : les récits de son histoire changent souvent. Elle ne quitte cette place qu’entre 2 h et 4 h du matin quand la gare est fermée ; alors elle patiente dehors. Près d’elles trois énormes valises et des sacs pleins de choses : elle a sans doute le syndrome de Diogène1. Cela fait plus de deux ans qu’elle est là toujours assise : beaucoup d’organismes ont essayé de démêler son histoire pour la sortir de là, sans succès. La justice s’en est mêlée : elle vient d’être placée pour quelques mois dans un établissement psychiatrique. Et après ?…


Adrien est originaire d’un pays de l’Europe Centrale : il a trouvé un bon endroit pour planter sa tente derrière une petite église en centre-ville, non loin de la Grand-Place. Problème ! De l’autre côté de la rue, il y a un grand hôtel de renom. On tolère qu’il passe la nuit sous sa tente, mais le matin il doit la démonter avant 7 h et il ne peut la remonter que le soir à partir de 19 h. Depuis quelque temps d’autres tentes se sont joints à la sienne : combien de temps vont-elles être tolérées ?


Thiery

Samuel est belge, il a 72 ans, il dort sous les auvents des bars à l’opposé de l’entrée principale de la Gare du Midi. Il dit qu’il a travaillé toute sa vie et qu’il a une bonne pension qui pourrait lui permettre de louer un petit logement, mais son compte est bloqué ! Cela fait quatre ans qu’il est dans la rue : concours de circonstances et de mauvais choix ? Pas facile du tout de comprendre sa situation ! Il a un commencement d’Alzheimer, a des problèmes de circulation sanguine, marche très mal avec un déambulateur et, de plus, son dos est en “compote”. Une assistante sociale s’occupe de son dossier : elle essaye de démêler les entremêlés administratifs, pratiques et psychologiques. Elle vient de lui dire que, dans quelques mois, il pourrait avoir un logement. « J’espère que je ne vais pas encore passer un autre hiver dehors ! »… Il a trois enfants : deux fils à Charleroi qui « ne s’occupent pas de moi » et une fille aussi à la rue qui loge dans un squat avec une copine. L’assistante vient de lui obtenir une place dans un home : il a refusé, il veut un logement indépendant…


Isabelle est âgée, elle a un petit logement. Avec sa petite retraite, elle n’arrive pas à payer la location. Le matin, elle mendie à côté d’une station de métro. Une chaise roulante lui sert de siège et de déambulateur pour transporter ses affaires et sa vieille chienne dont elle ne se sépare jamais. Elle reste là jusque tard : « C’est au début de la nuit que les gens donnent plus ». Un de ses neveux loge avec elle, ne fait rien et vit à ses crochets…


Thierry devait avoir la soixantaine : il y a quatre ans, “il logeait” à la Gare du Midi, il était assidu à la lecture. Il n’a plus supporté la violence de la Gare. Il s’est déplacé dans un autre endroit, sous un porche, dans une rue tranquille. Il voulait être seul. Petit à petit, sa situation s’est dégradée : il a arrêté la lecture et est devenu de plus en plus négligé. Il a commencé à boire beaucoup. Il a refusé plusieurs propositions de mise à l’abri dans un centre. Le lendemain du dernier Noël 2025, lors d’une vague de froid, il a été retrouvé mort. La commune a retrouvé un fils aux Pays-Bas et une sœur aux États-Unis. Avertis, ils n’ont pas fait signe : nous étions quatre à son enterrement, sous la pluie, dans le “terrain commun” (autrefois, “carré des indigents”) du Cimetière de Bruxelles…


Et il y en a bien d’autres : Omar, Chantal, Poké, Vasilius, Constantin, Amoura, Mohamed, Fariq, Christophe, Sacha, Fernando, Yasek, Victor, Alou, Sophie, Cathy, Francesco, Anna, Jonathan, Lisy, Adam, Jean-Michel, Louis, Zoé, Alain, Attila, Balthazar, Didier, Thierry, Myriam, Anaïs, Mamadou, Giorgiu, Nico, Jacqueline, Melissa, Patrick, Théo, Simon, Joao, etc.





1 Trouble du comportement conduisant à des conditions de vie négligées. Ce syndrome comprend aussi une forme extrême d'accumulation compulsive d’objets hétéroclites.